Jean-Paul Michel est poète, essayiste, critique d’art et fondateur des éditions William Blake & Co., qu’il dirige à Bordeaux depuis 1976. Né en Corrèze en 1948, il a d’abord publié sous le nom de Jean-Michel Michelena, avant de poursuivre une œuvre poétique et critique d’une remarquable exigence.
Ses livres interrogent la puissance du poème, son rapport au réel, à la beauté, à la vérité et à la vie vécue. De l’expérimentation des premiers textes au retour du vers, son travail n’a cessé d’explorer de nouvelles formes, de nouveaux phrasés et de nouvelles façons de répondre à l’énigme du monde.
Par son œuvre comme par son activité d’éditeur, Jean-Paul Michel a fait de la littérature un lieu de fidélité, de liberté et de dialogue — avec les poètes, les peintres, les écrivains et les lecteurs. Ses écrits ont notamment été réunis chez Flammarion et dans la collection Poésie/Gallimard.
Trois entretiens vidéo avec Jean-Paul Michel, construits autour des questions suivantes :
1/ Que peut le poème face à ce que Heidegger a nommé l’arraisonnement du monde par la technique (Gestell), qui débouche aujourd’hui sur la catastrophe anthropocénique, la destruction de la terre ?
2/ Pourriez-vous expliciter le lien entre technique et poésie ?
N’y a-t-il pas une relation de co-originarité entre tekhnê et poïêsis ?
3/ Lors de Mai 68, vous aviez eu cette phrase : « Le poème et la révolution, c’est la même chose. »
Quel est aujourd’hui, pour vous, le rapport entre poésie et révolution ?
Je filme aussi délicatement que possible son visage. Comme si je le tenais dans le creux de mes mains.
Je lui parle avec confiance.
Il n’ y a pas de poète, de grand littérateur, d’essayiste hors pair, de vidéaste ou de réalisateur. Il y a deux hommes dont l’un donne le nu de son regard et l’autre son entière attention.
La camera tourne silencieusement, son oeil dévore.
Je ne connais pas Jean-Paul MICHEL, sinon de l’avoir lu avec étonnement et admiration.
Il ressemble à ce qu’il écrit, il est droit, en avant, en colère et lumineux d’intelligence.
Dans le quotidien, il parle beaucoup. Une langue maitrisée. Il est animé, attentif, précis. Il se hâte. On sent qu’il refuse absolument la mollesse et l’ennui des échanges convenus.
Il place la barre haut, pour lui-même et pour l’autre.
Il va dans la ville, un peu flottant, comme étranger à l’agitation et la vaine fièvre qui semble avoir frappé chacun. Il se tient fermement là où il n’est pas facile de se tenir, le lieu de la plus haute exigence et de la grande lucidité.
C’est ce que je perçois dans son regard qui, face à la caméra ne se détourne pas mais surgit et fait face, venu du sombre et de la nuit, des heures de longue souffrance, de l’étude incessante, des livres, du poème, de ce chant profond qui le hante et noue maintenant sa gorge.
Je filme quelqu’un que je ne connais pas et qui pourtant, offre son visage au puits noir de l’objectif. Un don fait avec force, fierté, tendresse, fermeté et ce complet désespoir qui seul permet d’approcher le brûlant brasier de vivre.
Il est ardent
Cet homme dit ardemment non à la résignation, non à la vie maudite, oui à la beauté violente, à la main tendue, à l’amitié, au feu dedans, à ce qui résiste au nihilisme d’aujourd’hui et aux funestes présages.
Je le vois, isolé par la lumière du projecteur, au milieu de l’immense table recouverte de centaines de livres, de documents, de lettres, de dossiers qui ne peuvent attendre, là, dans cet entrepôt bordelais des éditions William Blake & Co. où il travaille souvent. Le bureau est comme recouvert d’un blanc uniforme, une mer de papier où le poète a définitivement embarqué et fait voile vers ses lointains.
Cet océan, ou plutôt, cette montagne de papier me fait penser à cette anecdote, souvent racontée. Elle concerne, Frison-Roche, le bien nommé.
Jeune alpiniste, il se retrouve bloqué sous un passage qui lui paraît infranchissable. Il s’obstine. Ses forces l’abandonnent. Il entend au loin dans la vallée, le clocher de l’église, les sonnailles d’un troupeau, le monde continue, indifférent à son drame. Il rassemble ses dernières forces et finit par passer.
Voilà l’effort d’un homme pour se tenir debout.
Jean-Paul MICHEL a franchi le passage, c’est un homme debout. Il sait qu’il n’y a pour lui aucun retour en arrière.
ll se tient sur les sommets, à l’à-pic de lui même.
Heddy MAALEM